l’hypnose comme pathologie propre à l’hystérie

L’âge d’or de l’hypnose en France, de 1882 à 1892, est marqué par les polémiques entre l’École de la Salpêtrière de Jean-Martin Charcot et l’École de Nancy de Hippolyte Bernheim. Tandis que Charcot utilise l’hypnose dans une perspective expérimentale, notamment pour mieux comprendre les paralysies hystériques et les différencier de paralysies dues à des lésions organiques identifiables par la méthode anatomo-clinique, Bernheim se concentre sur l’utilisation thérapeutique de l’hypnose, qu’il finit par réduire à la suggestion.

Séance d’hypnose, par Richard Bergh, 1887

Jean-Martin Charcot,

En 1876, le neurologue Jean-Martin Charcot est membre d’une commission nommée par Claude Bernard pour étudier les expériences de métallothérapie du médecin Victor Burq. En 1878, il commence à étudier l’hypnose sous l’influence de Charles Richet. En 1882, dans son livre Sur les divers états nerveux déterminés par l’hypnotisation chez les hystériques, il réhabilite l’hypnose comme sujet d’étude scientifique en la présentant comme un fait somatique pathologique propre à l’hystérie. Dans son livre, Charcot décrit les trois états du grand hypnotisme des malades hystériques qui seront immortalisés par les dessins de son collaborateur Paul Richer:

La léthargie, obtenue en pressant sur les paupières du sujet, durant laquelle le sujet reste inerte tout en manifestant une « hyperexcitabilité neuro-musculaire » (le moindre contact provoque une contracture) ;

La catalepsie, obtenue en rouvrant les yeux du sujet (ou en faisant résonner un gong), durant laquelle le sujet prend les poses qu’on lui donne et « transfère » à volonté les contractures du côté du corps où l’on applique un aimant ;

Le somnambulisme, obtenu en frictionnant le sommet du crane du sujet, durant lequel le sujet vous parle et bouge normalement ;

Le sujet fait preuve d’une amnésie totale au réveil.

La leçon de Charcot

Pour Charcot, l’intérêt pour l’hypnose est inséparable de la méthode anatomo-clinique, c’est-à-dire de l’identification des altérations anatomiques susceptibles d’expliquer les maladies nerveuses organiques. Il a recours à l’hypnose dans une perspective expérimentale pour démontrer que les paralysies hystériques ne sont pas déterminées par une lésion organique mais par ce qu’il appelle une « lésion dynamique fonctionnelle » qu’il est possible de recréer sous hypnose. Charcot n’utilise en revanche pas l’hypnose dans un cadre thérapeutique, pour tenter de « défaire » des symptômes qu’il avait d’abord provoqués de manière artificielle.

Dans les leçons 18 à 22 des Leçons sur les maladies du système nerveux, portant sur sept cas d’hystérie masculine, Charcot déclare que les symptômes hystériques sont dus à un « choc » traumatique provoquant une dissociation de la conscience et dont le souvenir, du fait même, reste inconscient ou subconscient. Il pose là les bases de la théorie « traumatico-dissociative » des névroses qui sera développée par Pierre Janet, Josef Breuer et Sigmund Freud. Ces derniers, entre 1888 et 1889, entreprennent de « retrouver » sous hypnose les souvenirs traumatiques de leurs patients.

Parmi les collaborateurs de Charcot considérés comme les membres de l’École de la Salpêtrière, on compte notamment Joseph Babinski, Paul Richer, Alfred Binet, Charles Féré, Georges Gilles de La Tourette et Alphonse Dumontpallier.

Enseignement de Charcot à la Salpêtrière : le professeur montrant à ses élèves sa plus fidèle patiente, « Blanche » (Marie) Wittman, en crise d’hystérie

l’hôpital de la Salpêtrière, fondé en 1656

l’hypnose comme suggestibilité

Hippolyte Bernheim, 1840 -1919

Hippolyte Bernheim, commence à s’intéresser à l’hypnose à la suite de sa rencontre avec le médecin Liébeault en 1882. Il reconnaît ses méthodes et commence à les introduire dans son service d’hôpital universitaire. En 1883, Bernheim effectue des expériences sur les suggestions criminelles avec le juriste Jules Liégeois et le médecin Henri Beaunis. Ces quatre hommes sont les fondateurs de l’École de Nancy.

Bernheim définit l’hypnose comme un simple sommeil produit par la suggestion et susceptible d’applications thérapeutiques. En cela, il s’oppose à la définition de Charcot qui voit en l’hypnose un état pathologique propre aux hystériques. En 1884, Bernheim définit la « suggestion » comme « l’influence provoquée par une idée suggérée et acceptée par le cerveau »8, puis en 1886 comme « une idée conçue par l’opérateur, saisie par l’hypnotisé et acceptée par son cerveau »9. En 1903, Bernheim considère que l’on ne peut pas distinguer l’hypnose de la suggestibilité. Il déclare « la suggestion est née de l’ancien hypnotisme comme la chimie est née de l’alchimie ». Il abandonne progressivement l’hypnose formelle, soutenant que ses effets peuvent tout aussi bien être obtenus à l’état de veille par la suggestion, selon une méthode qu’il désigne du nom de « psychothérapie ». En 1907 il propose le concept d’« idéodynamisme », selon lequel « toute idée suggérée tend à se faire acte »10. Pour lui, « il n’y a pas d’hypnotisme, il n’y a que de la suggestibilité ».

La polémique

Pour l’École de la Salpêtrière, « un individu hypnotisable est souvent un hystérique, soit actuel, soit en puissance, et toujours un névropathe, c’est-à-dire un sujet à antécédents nerveux héréditaires susceptibles d’être développés fréquemment dans le sens de l’hystérie par les manœuvres de l’hypnotisation »

Charcot prétend décrire des « stigmates » fixes et non simulés chez les hystériques, en utilisant une hypnose elle-même conçue comme un « état » spécifique et objectivable. À quoi Bernheim rétorque qu’on peut tout aussi bien, si on le désire, provoquer artificiellement ces manifestations chez des sujets non hystériques, ou bien encore provoquer chez les hystériques des manifestations tout à fait différentes. Bernheim montre également que l’amnésie post-hypnotique peut être facilement levée.

Les partisans de Charcot, de leur côté, soulignent que Bernheim, en expliquant l’hypnose par la suggestion, n’a en fait rien expliqué des causes du phénomène hypnotique.

Delboeuf, Joseph Remi Léopold (1831-1896)

Influences

Pierre Janet, 1859 -1947

Parmi les grands praticiens de cette période, qui seront à la fois influencés par les travaux de Charcot et par ceux de Bernheim, on compte notamment le Français Pierre Janet, le Belge Joseph Delbœuf, les Suisses Auguste Forel et Eugen Bleuler, les Allemands Albert Moll, Leopold Löwenfeld et Albert von Schrenck-Notzing, l’Autrichien Richard von Krafft-Ebing, le Russe Vladimir Bechterev, les Américains James Baldwin, Boris Sidis et Morton Prince, le Suédois Otto Wetterstrand et le Hollandais Frederik van Eeden.